La barque

 

 

 

 

            Noire était la surface abandonnée de l’étang, sur laquelle aucun insecte n’errait encore. Un salmigondis de feuilles crevées et triturées par les mois d’hiver souillait les bords envahis de joncs gris et tristes; des branches pourries traînaient çà et là, attendant quelque nettoyeur, probablement humain. D’autres arbres, malades ou blessés par les intempéries, ne valaient guère mieux, prêts à choir. Un petit froid têtu repoussait la pusillanimité du printemps. Un petit froid têtu repousse la pusillanimité du printemps.

-Pusillanime… murmure Baba en regardant sa mère en coin, trop proche à table.

Un regard plein de colère et de dépit, mais en veilleuse par prudence. Il apprend, d’année en année, il apprend le mensonge, la dérobade; ne mords pas la main qui te nourrit.

-Qu’est-ce que tu dis ?

-Rien, M’man, je rêvassais.

-Finis ta banane. Tu auras le droit de sortir de table quand tout le monde aura fini. On n’est pas chez les sauvages.

-Mais Maman, Gigi, elle a eu le droit, elle…

-Gigi, c’est Gigi et je ne suis pas sa mère !

-Heureusement ! s’exclame Norbert, aviné comme à chaque repas.

            Maman lui adresse un coup d’œil méprisant qui traduit sans drogman ce qu’elle pense des buveurs. Les parents de Gigi ne relèvent pas l’incident, au fond assez coutumier; sa mère sourit à Baba rien que pour lui, fugitivement et son père, le pharmacien, fait une grimace outrée afin de dissimuler sa réprobation. Les autres, une poignée de grands, ignorent l’affaire. Même le père de Baba. La discussion, les discussions reprennent bientôt leur train tandis que Norbert débouche une autre bouteille de rouge « pour terminer son bout de  munster ».  Son épouse, plus sèche qu’un if mort voici des siècles, renifle mais ne souffle mot : elle sait se taire. Baba s’abstrait un instant, partagé entre l’envie de pleurer cette nouvelle humiliation et celle de rire de cette galerie de portraits familiaux incrustée à jamais en sa mémoire; durant un instant étiré, il survole la tablée avec sa toile cirée vichy pleine de marques de cigarettes, il plane au-dessus des boucles, des mises en plis, des tonsures et des calvities, il s’en amuse, s’en pourlèche avec causticité : ridicules. Ce sont les grands, ce qu’il n’est pas encore, loin de là. Une année de plus à patienter, et une autre et une autre encore, au moins. Le bout de l’épreuve lui paraît plus inaccessible que le cosmos pour les Américains de Gémini. Machinalement, il mastique sa banane insipide et attend. Quand on est petit, on attend de grandir ; une fois grand, on pleurniche de nostalgie. Il attend l’instant où il dévalera…

            … il dévale la pente vers l’étang. Il a quitté ses pantoufles de papy, sauté dans ses bottes marron, enfilé cet infâme anorak gris qui achève de le fâcher avec les canons de la mode mais non avec ceux du ridicule, oublié le bonnet que sa mère lui criait pourtant de s’enfoncer jusqu’à ce que mort s’ensuive… La pente est sacrément pentue, jonchée de feuilles en strates glissantes, des feuilles ocres, beiges, rousses ou marron en décomposition. Des rondins calés par des pieux singent des marches mais Baba s’ingénie à court-circuiter les virages, taillant à pleine déclivité comme lorsqu’il s’enivre sur ses skis, ses pieds se sont multipliés sous lui, ses bottes rebondissent sur leurs grosses semelles, ici et là il se retient in extremis à un jeune tronc, il court, saute, dérape, se rétablit, pousse de petits couinements alors que l’image de l’étang, entre les troncs, danse devant ses yeux, s’il perd l’équilibre, il est fichu, sa mère triomphera une fois encore et il ne s’en remettra jamais, en bas, il ne sait où, il y a Gigi…

-Gigiiiii !

-Baba ?

            Il atteint brutalement le chemin, qu’il croise sans s’arrêter. La clôture ouverte, il saute le barbelé et jaillit enfin, rougeaud, dans le pré qui borde l’étang de ce côté.  Noire est la surface de l’étang, sur laquelle aucun insecte n’erre encore. Un salmigondis de feuilles…

-Je ne veux pas que tu ailles sur l’eau ! légifère la voix maternelle issue des hauteurs.

-Mais laisse un peu ce gamin tranquille ! gronde la voix du père, suivie d’un hourvari approbateur duquel émerge le ton goguenard de Norbert.

-Je veux pas que tu ailles sur l’eau-ô-ô… psalmodie Gigi depuis le pont de bois.

            Baba s’arrête, hors d’haleine, les jambes tremblantes ; son cœur de chair doit être en train de se desceller. Une espèce de nausée à l’arrière-goût de banane lui remonte dans la gorge tandis qu’une suée verdâtre le chiffonne d’un coup. Non, il ne défaillira pas, pas devant Gigi ni quiconque d’autre. Surtout Gigi. Qui le guette avec un petit sourire en coin difficile à interpréter : amie ou ennemie ?

            Le pont a été bâti cinq ans plus tôt afin de relier définitivement l’île à la terre ferme, du côté le plus proche, à savoir le pré. A l’époque, les grands ont abattu les arbres, ébranché, en partie écorcé, taillé, préparé les grumes, ménagé les encoches, percé pour les rivets et les tire-fonds, planté les poteaux d’appui dans le fond de l’étang –qui à cet endroit se situe à moins d’un mètre-. Les rambardes sont également taillées dans de petits troncs, seul le tablier est constitué de planches non jointives, toutes identiques. L’ensemble vibre toujours un peu quand on passe dessus. Et Gigi se tient accoudée au bastingage de ce navire immobile, le regard vers la digue, Gigi, lointaine figure de proue dont le vent frisquet manipule les cheveux mi-longs comme s’il cherchait à les compter.

            Baba la contemple avec l’avidité du peintre essayant de se graver en mémoire le sujet de son portrait ; portrait ou en pied ? Son regard essaie toutes les variantes des divers plans de cinéma, dans le désordre, avec de forts coups de zoom, incapable de choisir un point de vue. Tout l’intéresse, tout le fascine, tout l’attire. Tout Gigi. Pourtant, depuis hier ils se côtoient, ils discutent, jouent à l’occasion mais ils ont peu disposé de temps partagé. Gigi lui échappait, peut--être préoccupée, peut-être rêveuse, en apparence distante. Alors il s’attarde à contempler cette figure au teint pâle que le dernier bronzage montagnard a délaissé depuis longtemps; cette chevelure frôlant doucement les épaules, d’un châtain miel terni par le manque de contraste; cette silhouette fine enveloppée dans un trois quarts bordé de fausse fourrure, sorte de houppelande rétrécie qui possèderait des manches... Elle a enfilé son jean bleu clair dans des bottes de caoutchouc noires; par-dessus, un pull d’un bleu plus clair encore gomme le peu de reliefs que ses treize ans lui ont conféré ; des gants de laine blancs achèvent de rehausser cette élégance proprette qu’on croirait hautaine à l’occasion. Le visage s’est allongé mais peu, disons qu’il s’éloigne de la rondeur enfantine, à pas lents. Baba a envie soudain de croquer dans cette icône qui semble ne pas s’intéresser à lui, ou si peu, une drôle d’envie de la happer, la dérober, la faire sienne, comme on déroberait un tableau dans un musée en plein air; il serait bien incapable de définir, voire d’expliquer cette fringale de possession, voilà : possession. Elle lui paraît aussi nouvelle que violente. Il songe qu’il rougit dans la piquante acidité de l’air.

-Baba… baye…

            Il s’ébroue, hausse les épaules, s’approche du pont tout en restant bien placé pour ne pas perdre de vue l’image. Un jour, il disposera d’un appareil-photo, voire de plusieurs et il pourra enfin satisfaire cette boulimie visuelle, il en est convaincu, mieux : il le sait. Mais un jour n’est pas ce jour et l’étang frissonne d’un avril encrassé d’hiver.

-Je te regardais… un chien regarde bien un évêque, dit ma grand-mère !… Tu grandis.

-Toi aussi, t’es moins joufflu !

            Il fait la grimace ; elle sourit, bouge enfin les mains, se détache du rondin sur lequel elle se cramponnait.

-Reste pas planté là, nigaud, on dirait que je t’intimide !

-C’est un peu ça.

-On se connaît depuis l’âge de cinq ans… pour toi ! Non ?

-On se voit si peu souvent, soupire-t-il en approchant, le nez baissé, buté, l’air d’en vouloir à tous les panthéons inventés depuis Neanderthal. Et à chaque fois, je passe pour un attardé !

            Il s’engage sur les planches, elle le précède sur l’île, où poussent quelques arbres tordus, des brimbelliers, des buissons, et sur laquelle Norbert a installé une table et des bancs en pierre, ainsi qu’un énorme tonneau de vin servant d’abri pour le matériel de pêche, entre autres. Baba est fasciné par la démarche qui le précède, au point qu’il en trébuche à diverses reprises. Avant, Gigi marchait comme une gamine, sorte de sauterelle ou de gazelle, maintenant, c’est autre chose, c’est plus pesant, plus calculé, c’est un balancement léger certes, mais nouveau, notamment du bas du corps, avec cette manière précieuse de jouer des coudes un peu levés. Charmant.

            Elle se plante sur la rive, face à l’autre bord de l’étang, où la forêt ne laisse pratiquement aucune berge disponible. Le reflet blanchâtre du ciel déchire l’onde noire inquiétante, odorante, profonde de deux ou trois mètres en son mitan, un océan à l’échelle enfantine, avec son cortège de créatures, de on-dits, de peurs. Pour Baba, s’ils s’aventurent sur cette surface impénétrable au regard, ils échapperont à l’attraction centripète des grands et de leurs lois, à leurs oreilles et leurs antennes, une sorte de voile magique les dérobera. Non qu’il croie à quelque sornette de ce genre, simplement il aimerait être seul avec Gigi. Sa Gigi.  Un temps. Une heure. Avant le grand retour en voiture vers un autre quart de ce pays. Avant l’anéantissement.

            Mais il est là, près d’elle, droit lui aussi sur la rive caillouteuse, il se rend compte qu’elle est plus grande que lui et il grimace intérieurement. Soit, c’est temporaire, il ne peut que grandir, les hommes dépassent en général les femmes. En général. Pourvu que ; non, il ne s’adressera pas à Dieu, ce Dieu qu’on lui ressasse pour la Communion, qu’il est censé rencontrer presque chaque dimanche à l’église mais qui s’apparente plutôt à un rituel psalmodiant répétitif. Peu importe Dieu, Gigi respire près de lui, regarde les mêmes choses que lui, Gigi pour lui tout seul, ainsi qu’il l’a rêvé depuis des mois. La voir. La sentir. La toucher… à cette idée, un drôle de sang plus chaud irrigue son organisme, le temps d’une éphémère flambée.

-Gigi…
-Oui, my dear ?
C’est de l’anglais, ça veut dire “mon cher”! Toi, tu fais allemand, hein ? Jawohl, ja nein ! s’esclaffe-t-elle. Papa n’aime pas trop les Boches, comme il dit, alors on a préféré que je fasse anglais en première langue et après, peut-être italien, pourquoi pas ? C’est joli, l’italien…

            La tirade a coupé le courage de Baba, qui ne se rappelle déjà plus au juste ce qu’il voulait, sans doute proférer une énormité bêlante. Il se rembrunit mais les paroles de Gigi lui rincent l’esprit : elle lui parle ! A lui, lui, lui !

            Elle a treize ans, presque pas de seins, les incisives légèrement proéminentes, l’œil d’un vert profond et il a envie de la serrer contre lui, comme une grosse peluche. Idiot. En fait, il ne bouge pas plus qu’elle, ils respirent en parallèle ce froid qui s’accroche, surtout sur ce plateau ponctué de mille étangs, au moins; leurs yeux balaient les touffes d’ajoncs, auscultent les arbres tors, glissent sur le poli de l’eau, rebondissent sur la digue et leurs oreilles écoutent le froissement du déversoir, là-bas, là où, dès le printemps, on peut suivre le ruisselet en quête de grenouilles ou de narcisses, selon. Ils regardent, ils écoutent, ils hument comme si quelque Folamour venait d’appuyer sur le bouton, chez Krouchtchev ou chez Kennedy.

-C’est bizarre, à cette saison, murmure Gigi d’une voix grasseyante qui ne lui sied qu’à demi. Ça fait mort. Morbide. Inachevé. Comment dire… impossible de croire que ça reverdira… que ça fleurira, qu’on entendra les oiseaux et les grenouilles… c’est à ça qu’on ressemble quand on devient vieux, en dehors comme en dedans ?

-Ça va se réveiller, je te le jure ! murmure Baba, plein de vigueur. Toi, tu le verras bientôt, la prochaine fois que tu viendras. Moi… je serai chez nous. Gigi, tu as treize ans.

-Oui, c’est vrai.

            Elle se tourne vers lui, tout sourire, mais un sourire empreint de mélancolie. De nouveau, il voudrait l’étreindre mais il n’a que onze ans et quelques centimètres de moins qu’elle. Dont les seins poussent. Deviendrait-elle une vraie femme, avec tous les mystères que cet état comporte et dont les mères ne parlent qu’à voix basse devant Baba, lequel ne s’explique toujours pas –entre autres interrogations turlupinantes- pourquoi les filles ne peuvent pas se baigner à certaines périodes. Si Gigi se transforme, quand donc lui-même entamera-t-il sa mutation ? Laquelle, d’ailleurs ? Ô insondable mystère des profondeurs cosmiques.

-On fait un tour en barque, tu en meurs d’envie, suggère-t-elle, coquine.  Rien que pour faire râler ta mère !

-Qui c’est qui va se faire enguirlander, après ?

-T’es un homme ou pas ?

            Il rougit, hésite, regarde ailleurs.

-Pas vraiment…      

            Mais la tentation eût vaincu Saint Antoine dans le désert. Depuis la fin du repas, qu’attendait-il d’autre ? Depuis l’année passée, le siècle d’avant, l’origine des hominidés ? rien, sinon cette échappée au-dessus de l’abîme.

            La vieille barque de bois prend un peu l’eau mais sans excès, pas plus qu’un pochard moyen le gros rouge; dans quelques années, elle aura coulé, faute d’entretien. Elle est lourde à manipuler et à guider avec les rames, opérations dans laquelle Baba n’excelle pas.

-Monte, ordonne Gigi.

-Mais…

-Je suis plus lourde, et j’ai des bottes plus hautes ! Ne fais pas le bébé ! Tu joueras à l’homme une autre fois, Bob Morane !

-C’est moins con que la Bibliothèque Verte ! grogne-t-il en s’asseyant sur la planche centrale, prêt à ramer.

            D’une dernière poussée, Gigi décroche le fond des cailloux et saute à bord au moment où l’esquif s’éloigne de la rive. Elle replie la corde qu’elle jette entre ses pieds. En tirant la langue, Baba a enfoncé une rame de manière à prendre un virage autour de celle-ci, du moins le tenter, afin de piquer sur la zone la plus profonde. Dès qu’il pense avoir atteint l’angle voulu, il s’arc-boute sur les deux avirons et tente de tirer le navire en ligne droite. En gros, il parvient à tendre vers l’opposé de la digue, ce qui n’est déjà pas peu. Pendant toute cette délicate manœuvre, Gigi est demeurée assise sur la planche arrière, attentive, pleine d’encouragements muets.

-Pas trop mal… estime-t-elle, freine, sinon on va aller droit se planter dans les branches, là-bas…

-Merrrrde…

            Il s’essaie au freinage mais, comme il n’appuie pas autant sur chaque rame, la barque part en courbe nonchalante, certainement pas un arc de cercle, peut-être un limaçon de Pascal ou un lemniscate de Bernouilli, enfin quelque trajectoire savante que le grand Baba étudiera sans doute un jour. Du coup, il cherche à corriger cette tendance déviante mais ne parvient qu’à faire gicler de grosses éclaboussures et à générer du chaos. Gigi se marre sans retenue mais avec ce rire de gorge qui, naguère agaçait Baba et qui, désormais, lui procure une sensation indéfinissable.

-Et merdetmerdetmerde… oy-oy-oy-…

-Kaï-Kaï-kaï, glapit-elle, hilare, les mains crispées sur les rebords. Cap sur la jungle, commandant !

-Silence, femme !

            Et la barque vient s’enchâsser dans l’enchevêtrement végétal demi-mort qui trempait dans l’eau à cet endroit ; les deux occupants se courbent tout en se protégeant le visage; on entend craquer du bois sec, griffer des serres ligneuses, racler des pierres du fond tout proche, l’intérieur se peuple de feuilles, de tiges et de touffes. Enfin tout s’arrête.

-Qu’est-ce que vous faites encore ?!

-Mais fous leur la paix, enfin, une fois de temps en temps !

            Tout s’arrête vraiment.

            Au sein de son fouillis, Gigi continue de rire doucement. Baba regarde son doigt rouge, celui avec lequel il s’est frotté le front. Il ne rit pas mais il est plein de bonne humeur et d’insouciance, c’est à peine s’il a entendu les voix là-haut, il regarde Gigi rigoler et partager cette humeur, il se dit qu’il devrait la mettre au frais pour les décennies à venir, ou dans de la résine, ou l’empailler, cette humeur dépourvue de malice, de lourdeur, immaculée ou presque de ces pesanteurs graveleuses qui viendront, quand il sera grand, trop grand, un peu gros, bouffé de nicotine et bouffi d’alcools peut-être, riche de blagues gluantes, le désir infatué… Gigi s’est penchée vers lui pour examiner son front avec une mine soucieuse et une légère loucherie, les lèvres entrouvertes sur ses incisives de chien de prairie.

-Tu t’es fait mal, crétin.

-Ah ?

-Tu vas encore tomber dans les pommes ?

-Mais non ! jure-t-il, inquiet à cette perspective. Pas ici. C’est pas grave, je sens rien.

            Elle continue de scruter tout en ôtant ses gants. D’un doigt prudent, elle touche la plaie, qui n’est pas profonde mais qui saigne lentement, un filet glissant vers le sourcil de Baba. Elle l’essuie de son index, regarde fixement cette chose rougie et luisante, d’un beau rouge plus vif que n’importe quel élément du décor, puis le suce.

-T’es folle !

            L’index ressort bien net de la jolie bouche à la babine supérieure toujours trop épaisse. Gigi glousse.

-C’est fade… tu manques de sel ? J’avais envie !

            Elle roule des yeux. Perplexe, Baba fixe son propre index, pas forcément très propre, renonce à goûter lui-même ce fluide que, de toute manière il a déjà goûté chez le dentiste -ô terreur- ou à l’occasion de quelque coupure. A la rigueur, si Gigi s’était blessée, il aurait tâté en retour. Mais les branchages l’ont épargnée.

            Elle a  trempé son petit mouchoir dans le bouillon et elle en tamponne le front meurtri avec la douceur d’une ondine experte. Malgré le froid environnant, Baba se sent fondre d’un coup, prêt à ronronner d’aise, en tout cas loin de toute syncope, à moins qu’une aggravation n’entraîne un surcroît de soins ?

-Tu es vacciné, au moins ?

-Contre quoi ?

-J’sais pas, le tétanos, par exemple. Quand on traîne dans la nature, c’est conseillé, dit Papa le pharmacien. Tu sais ce que ça fait, le tétanos ?

            Il frémit.

-En… gros.

-On dit que tous tes muscles se crispent et qu’ils serrent si fort qu’ils te cassent les os ! Et tu meurs !

            Il re-frémit, elle aussi, tant ses paroles l’ont ébranlée elle-même.

-Je dois êtres vacciné, décide Baba. Ça saigne encore ? Ça fait du bien, ça se sent que vas devenir infirmière ! T’es toujours d’accord ?

-On verra, je sais pas. Ouais, ça se calme, t’en mourras pas, peut-être que tu auras une cicatrice à faire admirer aux filles !

            Baba la fixe dans les yeux.

-Tu admires les garçons comme ça, toi ?

            Une moue.

-Pas forcément. Les bagarreurs n’ont pas beaucoup de cervelle en général. Et pour parler aux filles…

-Moi j’ai une cervelle mais je ne sais pas parler aux filles non plus, soupire-t-il, retenant le poignet qui allait s’éloigner.

            Elle ne résiste pas.

-Que tu dis… tu me parles bien, non ? Tu ne gueules pas, tu ne fais pas la roue, tu ne m’agresses pas, toi. Tu sais des choses, toi, même si tu barbotes dans tes Bob Morane… je parie que tu lis encore des bandes dessinées ? Tu joues plus avec tes Dinky Toys, au moins ?…

-Je suis trop jeune, se défend-il, l’œil clos, tandis qu’elle recommence de le tamponner, après avoir rincé le pauvre mouchoir fleuri.

-J’ai vu ce que tu lis avec discrétion, Baba : un James Bond. C’est pas dans la Bibliothèque Verte, ni chez Marabout !

            Il ne bouge pas, il est tout mol dans sa raideur assise, il est entre les mains de Gigi, d’une Gigi et il ne sent plus rien que le froid sur sa peau et, à l’occasion, la caresse d’un doigt.

-Ça m’intéresse. Ça change. Je lis aussi des trucs sur l’astronomie. Il n’y a pas de scènes osées dedans ! Je lis de tout sauf les classiques, ça me barbe. C’est comme ça. C’est une fringale. Quand quelque chose me plaît…

-Oui ?

-C’est la folie, quand ça me plait. On appelle ça boulimie.

-Ou passion …

-Je préfère. Je suis un passionné, récite-t-il sans entrain. Mais se passionner tout seul, c’est pas forcément marrant, ma Gigi.

-Pourquoi ma ?

-Parce que tu es ma Gigi et que je ne veux pas partager, c’est tout ! s’écrie-t-il dans un souffle de presque douze ans qui en paraît plus de vingt, de trente, de mille. Celle que personne n’aura jamais ; celle que personne ne verra jamais… même s’il s’approche de cette flotte et qu’il te guide nettement mieux que moi dans cette barque pourrie…

-Tu vois que tu sais parler… dis, je vais attraper des crampes, à te frictionner la couenne comme ça… c’est bien, James Bond ? Y doit y avoir du sexe, hum ?

-Bôf.

            Il a lâché son poignet, elle ralentit les soins, puis retire enfin sa main. D’un examen attentif des dégâts, elle semble tirer une conclusion positive. Baba rouvre les yeux, le temps de quelques phosphènes et il contemple cette naïade pâle dont le col roulé suggère une minerve élégante soutenant le visage. La petite fille et la jeune femme semblent se disputer ces traits sans tache. C’est vrai, songe-t-il, elle n’a pas de boutons… elle ne peut en attraper, pas elle. Est-ce que la Vénus de Milo a de l’acné ?

-Alors ?

-Ben, un peu mais pas tant que ça… faudrait que tu lises, ça se raconte pas. Ce que tu es chouette, murmure-t-il, la tête inclinée de côté.

            Elle rigole, embarrassée, se recule sur son siège de fortune, le dos dans les branches; le bois de la barque gratte contre les cailloux, l’esquif tangue légèrement. Les pommettes de Gigi ont rosi dans leur pâleur. Ses yeux se mettent à briller. Elle secoue sa chevelure.

-Arrête, gamin.

-Je ne serai pas toujours un gamin, jure-t-il, sérieux sans cesser de la fixer.

-Je sais.

            Soudain, saisi d’une inspiration, il fouille dans l’une de ses poches, en ressort un paquet de cigarettes mentholées bien entamé, des Kool. Gigi écarquille ses yeux verts d’eau alors. Baba exhibe ensuite une boîte d’allumettes.

-Où tu as eu ça ? Si ta mère savait !

-Chut ! Je les ai fauchées dans un tiroir à la maison. Papa ne fume pas ça en général, il a dû les piquer à quelqu’un un  jour où il était à sec… J’ai goûté, c’est pas désagréable, à condition de pas trop tirer dessus, sinon ça donne envie de vomir. On essaie ?

            Elle hésite. Fumer ne la tente pas vraiment, pas plus que finir les fonds de verre à table mais pour le plaisir de la transgression en compagnie de Baba, pourquoi pas. Dans leur recoin d’étang, qui les apercevra ?

-Il faudra se rincer la bouche après, suggère-t-elle, et mâcher quelque chose.

-Oh mais tu es experte, toi !

            Il n’y avait jamais songé. De toute façon, fumer seul ne l’intéresse en rien lui non plus. Peut-être que dans quelque avenir il s’intoxiquera à coups de paquets de brunes, voire par cartouches entières, jusqu’à la nausée, jusqu’à la migraine permanente et le râle caverneux expectorant. La main presque tremblante, il allume les deux cigarettes, jette l’allumette dans l’eau, puis ils commencent à crapauter en silence, trop vite, mastiquant la fumée comme un liquide, savourant davantage la menthe plutôt que le tabac. Baba explique qu’il faut « avaler » la fumée, mais il n’a jamais compris en quoi cela consistait. Gigi se contente de leur manière. Un moment de connivence les abstrait de la réalité. On entend les voix des grands du côté du chalet invisible sur son éminence boisée, un envol de corbeau quelque part, puis plus rien que le léger clapotis de la barque dans son échouage et les expirations appliquées des deux fumeurs. Baba songe au Lotus Bleu, Gigi à sa copine Jeannette.

-Bouh, ça me monte à la tête, émet-elle en considérant son mégot sans aménité. Doucement…

-Oui, doucement, conseille Baba. Tu veux qu’on reprenne ?

-Ma foi, dit la presque adolescente sans lever les yeux, j’ai un peu perdu pied…

            La main presque tremblante, il allume les deux cigarettes, jette l’allumette dans l’eau (à la cow-boy blasé), puis ils commencent à crapauter en silence, sans se presser… noire est la surface abandonnée de l’étang sur laquelle aucun insecte n’erre encore… un animal détale dans les feuilles mortes non loin de leur repli. Le froid ambiant picote les joues et les doigts, mais il ne gèle pas. Un souffle agite les poils de la fourrure bordant le manteau de Gigi. Baba la regarde tirer lentement sur sa cigarette et cette façon qu’elle a d’avancer les lèvres arrondies lui fait oublier sa propre mentholée; son regard bleu s’attarde sur le flux blanc s’échappant de la bouche en cœur, puis descend insensiblement sur le col fascinant du pull, descend encore sur la poitrine discrète, dévale dans les plis du pantalon, en cette espèce de v plat aux contours changeants, ausculte le galbe de ses jambes, remonte d’un coup aux épaules, zigzague entre les bords du manteau, fourrage sous les oreilles piquetées de petites boucles d’or, serpente enfin sur les traits marmoréens du visage. Tous ces plis de tissu pourrait être mieux remplis, songe-t-il mais l’ébauche promet.

            Gigi laisse traîner ses doigts dans l’eau, jouant un moment avec, avant d’en projeter quelques gouttes sur Baba qui, au fond de sa somnolence attentive, ne réagit guère. Est-ce le tabac, la menthe, les circonstances, il se sent curieusement apaisé, la douleur de son front s’estompe, la dureté du siège aussi, il plane un peu, de nouveau traversé par des images de fumeries d’opium. Gigi se cambre plus que de nature, le col tendu vers les cieux, les cheveux coulant sur la nuque, elle expire un long jet vaporeux, ferme les yeux, les rouvre, sourit. Baba sent son ventre le tirailler d’une manière inconnue, diffuse, chaudette comme si un supplément de sang y affluait. Le froid de l’air est aussi bienvenu que cette irrigation douce en lui. Gigi s’étire, ramasse sa chevelure, s’en enveloppe le crâne avant de tout lâcher d’un coup, sans lâcher en revanche le mégot ni se brûler. L’œil mi-clos, Baba observe, tapi en lui-même, dépouillé de cette gangue de gamin de onze ans, dépouillé de toute gangue, seulement animé de sens, des sens en éveil.

-Tu es chouette…

-Tu l’as dit tout à l’heure, mon Baba.

-Ça reste valable. Méfie-toi, mon amie, tu peux attiser la convoitise.

            Elle pouffe sans le regarder, comme pour éviter de le voir tel qu’il est, petit garçon perdu dans son trop large anorak informe, avec ses cheveux ultra courts, sa bouille encore arrondie, ses petites mains blanches et son pantalon de velours disgracieux.

-Tu me convoites ? minaude-t-elle, l’œil picoté par la fumée.

            When your heart’s on fire,

            You must realize

            Smoke gets in your eyes…[1]

            Il hésite. Le goût de la cigarette commence à lui empâter la bouche ; il rote discrètement la banane et la menthe, étrange plat cuisiné.

-Depuis que j’ai cinq ans, répond-il sur le même ton éthéré. Depuis qu’on jouait à la dînette ou à la poupée, je ne sais plus… Je convoite ta présence, ton souvenir, ta voix, que sais-je ! Je collectionne les rares photos de toi et je les garde précieusement dans une boite en carton. Je convoite même ton image, rien que ton image, à défaut de ta peau et de ton corps !

-Baba, tu es fou, on n’a que douze ans ! rigole-t-elle mais elle ne se moque de personne, ni de lui ni d’elle. Elle rit seulement à cause de la cocasserie  amère des choses, du temps par exemple.

-Et alors, réplique le garçonnet, à onze ans, on aime non ? Tu le sais, tu l’as su, tu as même aimé avant, je parie !

-C’est possible… j’ai un cœur d’artichaut, tu sais… mais pour toi, une affection particulière, mon Baba. C’est vrai, on aime à tous les âges, on est maudit.

-Pourquoi maudit ? se plaint-il en jetant l’horrible mégot doré au loin –pscht. C’est le seul moteur qui vaille le coup ! Ote-le et la machine tombe en rade, définitivement ! s’emballe-t-il.

            Il a levé ses poings serrés, si Dieu existe, il l’engueule. Gigi soupire, laisse errer son regard douloureux sur les berges décolorées. Son regard ployé a mille ans et quelques siècles.

-Mais est-ce que tu peux l’ôter ?

            Elle ne répond pas. Elle agrippe les poignets de Baba avant qu’ils ne s’abaissent, tombe à genoux sur le fond mouillé de la barque et étreint avec véhémence la silhouette matelassée qui lui faisait face. Ahuri, l’esprit embrumé par la mentholée, Baba se laisse brutaliser mais un quatorze juillet vient d’éclater quelque part en lui. Ils se serrent ainsi dans cette barque instable, l’un vaguement assis, presque renversé, l’autre sur les genoux, le visage enfoui dans le col de l’anorak., sans un mot, sans explication, dans l’inconfort de l’urgence, peut-être talonnés par cette panique surgie des tréfonds et qui mord quelquefois les humains sans crier gare.

-Cœur d’artichaut… cœur d’artichaut…

-Rigole, petit garçon, rigole…

-Petit garçon deviendra grand, et tout en proportion…

            Il la sent sourire dans son cou fluet. Fugacement, il aurait honte qu’on les surprenne ainsi. Fugacement.

-Que tu crois.

-Attends quelques années, deux ou trois ?

-Au moins trois, tu n’es pas un rapide pour mûrir, toi.

-Toi oui ?

-Mhhh-mhhh.

            Ils ne bougent pas, seul le monde alentour bouge, afin de créer une illusion de réalité.

-Y’a plein de gens qui vont te convoiter, reprend-il, endeuillé par cette idée.

-Et même m’avoir…

-Hein ?

-Nigaud, ne sois pas aussi naïf que tes onze ans ! Le jour de ma communion, je défilerai avec les autres en brandissant un beau cierge tout raide; ça a une forme phallique, les cierges, non ? Tu as fait des langues anciennes, toi !

-Latin, pour l’instant. Mais je connais le mot…. Trois ans… trois ans…

-Vis de ton côté, Baba. N’écoute pas ta mère. Fais comme ton père ! Vis !

-Je ne veux pas te partager…

            Il la sent secouer la tête contre lui.  Elle doit avoir mal aux genoux.

-Tu n’as pas le choix, égoïste ! Et moi, je n’ai rien à dire ? Tu n’es qu’un élément de ma vie, Baba. Que crois-tu d’autre ?

-Gigi, arrête, on… on s’égare… couine-t-il d’une petite voix.

            Elle se décolle de son cou, lui fait face à quelques centimètres, les yeux brillants de larmes en gestation mais qui ne déborderont pas; il la trouve d’une beauté glaçante, intemporelle, une beauté plus tout à fait androgyne, pas encore vraiment femelle. Le froid confère à ses lèvres une pâle carnation presque violine.

-On s’égare souvent, petit con, dit-elle lentement… on passe sa vie à chercher son chemin et à s’égarer. Toi qui es si doué, toi qui as une mémoire d’éléphant… qu’est-ce que tu vas devenir ?

-Je… je ne sais pas… bredouille-t-il. Ne m’engueule pas !

-Je ne t’engueule pas, je…

            Un sourire résigné éclaire ses traits. Elle lui dépose un petit baiser sur le bout du nez.

-C’est tout ce que tu mérites !

-Parce que je suis petit ? Parce que j’ai onze ans et une petite bite ?

            Elle recommence.

-C’était pour rire, ahuri.

            Il la défie du regard, un regard qui n’appartient plus tout à fait au petit garçon frileux.

-Je veux toucher tes seins, grogne-t-il en rougissant une fois de plus.

            Elle lui rend une grimace goguenarde, se redresse un peu, faisant tanguer la barque. L’eau a trempé son pantalon jusqu’aux genoux.

-Tu dois avoir les mains froides comme des cacas ! proteste-t-elle.

-Comme ça, à travers le pull… implore-t-il et, sans attendre la réponse, il plaque ses paumes sur les petits hémisphères en formation sous le chandail, engendrant comme un haut-le-corps.

            Il sent la chair élastique, d’une étrange mollesse, directement, sans l’intermédiaire de quelque soutien-gorge, il sent le petit relief central plus ferme que l’île alentour, il sent en écho une nouvelle salve tiède diffuser dans son organisme et plus particulièrement dans son bas-ventre, entre ses cuisses, dans la chair de son intimité, cette petite bite dont il se plaignait naguère. Leur contact ne manque pas de rugosité, de maladresse, quelle guérison mystérieuse ce garçon tente-t-il par l’imposition franche des mains ? Les yeux toujours brillants ne quittent pas ceux -entrouverts- de Baba, dont les doigts n’appuient pas davantage que ceux d’un pianiste en un passage inaudible, mais ses doigts ne cessent de vivre et de palper et d’interroger, entre l’étonnement et la volubilité. Et toujours, piquée, cette chaleur douloureuse en son sexe.

            Les mains engourdies par l’eau de Gigi tâtonnent avant de déboutonner le pantalon de Baba, d’en abaisser la fermeture puis, en un bond, capturer la chose nouvellement roide qui s’y nichait, Baba a un spasme, les Pléiades s’allument dans sa tête, un instant, il perd le contact avec la chair globulaire de Gigi, cette main fraîche autour de son phallus est trop inconnue, trop attendue aussi, et cette main n’est glacée qu’en apparence et elle se met à jouer d’une manière qu’il n’a jamais connue, ou peut-être la nuit, quelquefois, en quelque rêve filandreux au sortir duquel il s’est réveillé mouillé. Les yeux de Gigi rient sous ses paupières, ceux de Baba sourient puis soudain se figent sur la silhouette humaine qu’il aperçoit entre les branches, un homme, plus très jeune, vêtu de sombre, dégarni. L’inconnu les épiait mais, à l’instant où il remarque le coup d’œil de baba, le voilà qui disparaît dans le bois, telle une hallucination.

-Baba, Gigi, c’est l’heure !

-Nooon, souffle Baba.

            Morendo. [2]

-ALLEZ ! ON Y VA !

-Gigi, non, je veux pas… ils n’ont pas le droit !

            C’est à peine si l’empreinte des doigts de Gigi existe encore sur lui. Abattu, comme groggy, il l’interroge du regard mais elle ne peut que lui offrir ces iris luisants d’incompréhension.

-Gigiiii, supplie-t-il, ça ne peut pas finir comme ça… Je veux toucher tes seins, grogne-t-il en rougissant une fois de plus.

            Elle lui rend une grimace goguenarde, se redresse un peu, faisant tanguer la barque. L’eau a trempé son pantalon jusqu’aux genoux.

-Tu dois avoir les mains froides comme des cacas ! proteste-t-elle.

-Comme ça, à travers le pull… implore-t-il et, sans attendre la réponse, il plaque ses paumes sur les petits hémisphères en formation sous le chandail, engendrant comme un haut-le-corps.

-BABA ! C’est l’heure de rentrer !

            … Peut-être est-ce la première fois que l’idée de suicide l’effleure. L’idée voire le désir, l’urgence comme s’il s’agissait de la seule et unique solution à tous les maux dont l’accumulation tresse une existence moyenne. Rencogné à l’arrière de la Citroën, Baba semble somnoler, le regard vitreux, l’estomac encore un peu nauséeux du trop-plein de fumée. Les lèvres de Gigi proches, si proches de son visage le hantent une fois de plus, les images se télescopent. C’est toujours l’heure de rentrer. Rentrer. Entrer en elle. Pénétrer…

            GIGI !

 



[1]  Standard de Jerome Kern et Otto Harbach

[2]  en éteignant progressivement le son

 

 

 

 

 

 

 

 

Merci de ne pas utiliser mes images sans mon autorisation!

 

 


 

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